La graphomanie (manie d’écrire des livres) prend fatalement les proportion d’une épidémie lorsque le développement de la société réalise trois conditions fondamentales:
1) un niveau élevé de bien-être général, qui permet aux gens de se consacrer à une activité inutile;
2) un haut degré d’atomisation de la vie sociale et, par conséquent, d’isolement général des individus;
3) le manque radical de grands changements sociaux dans la vie interne de la nation (de ce point de vue, il me paraît symptomatique qu’en France où il ne se passe pratiquement rien le pourcentage d’écrivains soit vingt en une fois plus élevé qu’en Israel [...])
[...]
L’irrésistible prolifération de la graphomanie parmi les hommes politiques, les chauffeurs de taxi, les parturientes, les amantes, les assassins, les voleurs, les prostituées, les préfets, les médecins et les malades me démontre que tout homme sans exception porte en lui sa virtualité d’écrivain en sorte que toute l’espèce humaine pourrait à bon droit descendre dans la rue et crier: Nous sommes tous des écrivains!
Car chacun souffre à l’idée de disparaître, non entendu et non aperçu, dans un univers indifférent, et de ce fait il veut, pendant qu’il est encore temps, se changer lui-même en son propre univers de mots.
Quand un jour (et cela sera bientôt) tout homme s’éveillera écrivain, le temps sera venu de la surdité et de l’incompréhension universelles.
(Milan Kundera – Le livre du rire et de l’oubli)